Komm mit nach Deutschland*

3 Nov

Liebe Leserin, liebe Leser**,

Si toi et moi on se connaît déjà un peu, je t’ai sûrement déjà bassiné avec ce lieu cher à mon cœur : la Maison Heinrich Heine, située dans la Cité internationale universitaire de Paris. Alors, je te rassure tout de suite cher lecteur, malgré le fait que son logo semble te faire un gros doigt d’honneur, la MHH aime tout le monde et t’accueillera même si tu ne parles pas allemand.

Willkommen!

Herzlich Willkommen!

(N.B. : le logo représente l’architecture du bâtiment, on l’aura tous compris et souligné.)

Déjà, sache que la Cité U, c’est un parc trop cool. Loin de la pose des Buttes-Chaum’, loin des gamins de Montsouris (bah non pas si loin, puisque c’est en face en fait), loin de la poussière et des touristes des Tuileries, on peut toujours y pique-niquer pépouze l’été, y jouer au meilleur jeu de plein air du monde, y rencontrer les sympathiques membres de Polyglott (leurs pique-nique estivaux s’y déroulent), y courir sans aucun danger (et avec de l’éclairage) même jusque très tard l’hiver. En plus, c’est quand même pas mal choupi, architecturalement parlant.

Mais commençons par les bases.

La MHH, c’est la fondation de l’Allemagne.

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La MHH, c’est la Maison Heinrich Heine très exactement.

Heinrich "Beau gosse" Heine

« POSEŸ »

Heinrich est né Harry et mort Henri (à Paris d’ailleurs), et c’est l’un des plus grands écrivains allemands. Vers 1830, il fut le correspondant du Allgemeine Zeitung (littéralement Le journal général) à Paris, le quotidien en langue allemande le plus lu du moment. Mais si vous demandez à un germaniste ce que lui évoque Heinrich Heine, la réponse sera quasiment toujours :

perdu !

perdu !

loreley

« T’es sûre que c’est pas le type du ketchup Heinz ? »

La Lorelei ! (En gros c’est une sirène. Mais allemande.)

Die Loreley est un poème d’Heine paru en 1824 et c’est d’ailleurs probablement son texte le plus connu. C’est en classe de 5me que mes camarades et moi apprîmes par chœur ce poème, dont je suis toujours à l’heure où je vous écris, capable de réciter les 2 premières strophes sans me tromper.

Original VS Essai de traduction littéraire (Pierre Le Pan)

Original VS essai de traduction littéraire (Pierre Le Pan)

La Lorelei est pratiquement un symbole national. C’est en fait une nymphe des eaux (une nixe précisément. En français on appellerait ça une ondine), généralement une jolie demoiselle à la longue chevelure blonde et à queue de poisson (borrrrring). Les nixes attirent les gens dans l’eau. Et les noient. Ou alors les attirent par leur chant afin de les troubler jusqu’à ce que perdition s’en suive. Les pourritures.

Ce nom a été donné à un rocher surplombant le Rhin vers Francfort, un endroit réputé pour la puissance de son courant. C’est là qu’on a érigé la statue de Lorelei ci-dessus.

On recense une très grande variété de graphies possibles : Lore-ley, Loreleï, Lorely, Laure Lay…

Le motif de la Lorelei est un classique qui a franchi la frontière allemande et conquis jusqu’en France (Apollinaire, de Nerval ou même Thiéfaine). Musicalement, on a le choix dans le bon comme dans le mauvais goût :

✖    Charles Trenet – Loreleï
✖    Véronique Sanson – Lorelei (De l’autre côté de mon rêve)
✖    Hubert-Félix Thiéfaine – Lorelei Sebasto Cha (Soleil cherche futur)
✖    Nina Hagen – Lorelei (Angstlos)
✖    Cocteau Twins – Lorelei (Treasure)
✖    Jacques Higelin – Laura Lorelei (Aï)
✖    The Pogues – Lorelei (Peace and Love)
✖    Mercury Rev  – Black Forest (Lorelei) (The Secret Migration)
✖    Scorpions – Lorelei (Sting in the Tail)

✖ j’ai utilisé des petites croix car je n’ai pas trouvé de petits picto en forme de bretzel

Mais s’il ne fallait en retenir qu’une seule :

Ça t’en fait, ami lecteur, un tas d’infos pour briller dans les dîners choucroute de la brasserie Maître Kanter !

Le vendredi 4 octobre dernier, la MHH a organisé un événement auquel je n’osais pas même rêver : un ciné-concert Das Kabinett des Dr. Caligari (Robert Wiene – 1919 – muet – intertitres en français), film clé de l’expressionisme allemand, et chef d’œuvre des chefs d’œuvres cinématographiques dans mon petit cœur.

Tremble, lecteur !

tremble, lecteur !

(Anecdote : je me souviens que, lorsque j’ai fait l’acquisition de ce dvd à 0,90€ sur le site orange et violet, l’annonce disait en gros « je le vends pas cher car j’imagine que ça doit sûrement intéresser quelqu’un sur cette planète, même si je ne vois pas qui ».)

L’accompagnement était assuré par la pianiste espagnole Hada Benedito Mateo. Une espagnole ? Pour un film allemand ? À la MHH ? Whaaaaaaaaaaat ? Pas de panique : Hada réside à Berlin. La boucle est bouclée.

Après les 10 premières minutes, des suites d’un léger problème technique sûrement du à un souci de branchement mais-on-n-a-pas-le-temps-de-tout-débrancher-rebrancher, le film a été rejoué depuis le début car la pianiste (qui improvise) ne pouvait plus voir le film correctement. Que l’assistance se rassure : tout s’est bien déroulé après ça. Et cette soirée valait bien son pesant de cacahuètes ( 7€ à plein tarif) puisque la MHH avait organisé une petite collation avec des chips aux crevettes et du crémant juste après (quel goût, quelle finesse).

La semaine suivante, la MHH organisait la projection du Tambour, l’adaptation cinématographique (primée à Cannes en 1979) du roman de Günter Grass par Volker Schöndorff, et c’est ici la preuve irréfutable que ces gens ont bon goût et qu’il faut y aller. Si vous avez peur de vous y aventurer seul, je me ferai l’honneur d’être votre führerin (oui, c’est comme ça qu’on dit guide au féminin en allemand).

Notons aussi (pour le fun) que la MHH abrite une bibliothèque dont 90% des ouvrages sont en langue allemande. Elle est libre d’accès pour les résidents et (je cite) « toute personne ayant de bonnes connaissances d’allemand » : il était enfin temps qu’une institution fasse clairement la distinction entre nous autres, êtres supérieurs germanophones, et le commun des mortels.

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ENFIN, si près tout ça, vous n’êtes toujours pas convaincus de la légitimité d’y mettre les pieds au moins une fois dans votre vie, sachez que c’est une maison libre d’accès et qu’il y a des cabinets (sans mauvais jeu de mot) propres et fonctionnels en descendant les escaliers.

On m’a récemment fait découvrir cette composition électronique à caractère musical que j’utiliserai pour illustrer le propos à la manière de Captain Obvious :

Küsse.

* Je dédie ce titre à tous ceux qui ont découvert, appris et aimé la langue de Goethe grâce à ce manuel.

kommmitnachdeutschland

Ne seraient-ce pas Sabine et Dieter sur ce crayon volant ?

** Chère lectrice, cher lecteur, le sais-tu ? En allemand, il est plutôt bien vu de toujours faire mention du féminin, qui se place avant le masculin.

Eleudeutéeuèra*

27 Oct

J’ai trouvé chez Emmaüs, dans un état calamiteux, une machine à écrire Olivetti Lettera 22 bleue et je l’ai achetée. I HAVE NO IDEA WHAT I’M DOING.

Une Olivetti Lettera 22 en piteux état

Jugez vous-même de l’état misérable de la bête

Je me suis agenouillée pour ouvrir la mallette en piteux état. Juste par curiosité j’ai demandé le prix de l’objet. J’ai pas tout de suite compris le type d’Emmaüs : «pfff… ça ? (truc incompréhensible)inq euros». Une dame derrière moi dans la queue a poussé un «oooooooh ! Une Olivetti !» (elle avait des petites paillettes dans les yeux). Ça m’a fait tiqué. «Combien vous m’avez dit ?». Cinq euros. CINQ BALLES ? Adjugé vendu à la petite dame qui ne sait pas du tout ce qu’elle va en faire mais est quand même bien contente de la trouvaille (c’est moi la petite dame).

(Pour info : un modèle fonctionnel en bon état avec tous les accessoires peut se trouver à 200€ sur eBay.)

Évidemment, à peine rentrée, j’ai tout voulu savoir sur cette machine improbable. J’en suis restée baba : j’avais entre les mains une des stars des machines à écrire.

Olivetti Lettera 22 de profil

La voici sous un meilleur profil

Le nom Olivetti est associé à quelques uns des modèles de machines à écrire les plus célèbres dans le monde. L’Olivetti Lettera 22 est un modèle phare de machine à écrire portative des années 50. Conçue par Marcello Nizzoli (1887-1969) en 1950 pour la firme italienne, elle est l’un des plus grands succès de son fabricant. L’année précédente, Olivetti a sorti la machine à calculer Summa 15, également designée par Nizzoli, en collaboration avec l’ingénieur Giuseppe Beccio, avec qui Nizzoli a également travaillé en tandem sur plusieurs produits Olivetti (néanmoins un autre nom fait son apparition pour la Summa 15, celui de Natale Capellaro). On retrouve le binôme Nizzoli/Beccio aux manettes de la conception d’autres modèles de machines à écrire célèbres d’Olivetti durant les années 50 : la Lexikon 80,  la Studio 44. Nizzoli a également joué un rôle dans l’architecture des bâtiments Olivetti (siège historique et Palazzo Uffici 1 à Ivrée, ville d’implantation de la société).

Marcello Nizzoli devant un de ses modèles Olivetti

Marcello, c’est toi le plus beau (ici avec une Olivetti 82)

La Lettera 22 pèse environ 4 kg pour des dimensions de 8,3 x 29,8 x 32,4 cm. Elle propose la police de caractère Elite. Elle est disponible (principalement) en bleu et en olive. Le modèle est si emblématique que le MoMa de New York en possède une dans sa collection permanente.

Toute guillerette de cette bonne trouvaille, je n’avais qu’une hâte : la tester ! Marche-t-elle, marche-t-elle pas : comment le savoir ? Quand on a jamais posé les doigts sur les touches d’un clavier de machine à écrire, par où commencer ? C’est quoi ce truc ? Et il manquerait pas un bidule là..? Après un détour indispensable sur YouTube afin d’appréhender les bases, je me suis rendu compte qu’il allait falloir dompter la bête. Dès les premières secondes de prises en main maladroite, j’ai eu du mal à contrôler ma joie à la limite de l’étranglement lorsqu’a retentit le petit ding de la clochette annonçant les marges ! J’ÉTAIS CONQUISE. Je commençais à peine à entrevoir la suite des étapes du nettoyage et de réparation, quand je fis LA découverte qui me permit de franchir un pas de plus dans l’appropriation de l’engin : le manuel d’époque en anglais, objet d’art à lui seul, mis à disposition par un certaine edcornish (à qui j’écrirai sûrement bientôt un poème de remerciements) sur son compte flickr. En plus de schémas d’une rare beauté, ce dernier comporte des exercices d’utilisation de la machine.

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Les fonctionnalités top-moumoute de ce modèle sont la possibilité de passer d’une encre noire à une encre rouge (le ruban est divisé en 2 couleurs horizontalement sur toute sa longueur et lorsqu’on appuie sur la touche prévue à cet effet, il est surélevé afin que les lettres viennent taper dans la zone de couleur rouge) et la possibilité de créer ses propres tabulations (et donc de faire de chouettes tableaux). Avouez que niveau dactylographie, c’est la classe.

Après une soirée à parcourir le guide d’utilisation sous la tutelle et le regard étonné d’une experte ayant un jour eu sous ses doigts les touches du clavier d’une machine à écrire (j’ai nommé ma mère), à replacer le ruban, à faire les quelques exercices présents dans le manuel, j’entame fièrement l’étape suivante : le nettoyage et la réparation. Vu l’état dans lequel je l’ai trouvée, il aurait été miraculeux qu’elle n’ait subi aucune casse. Le levier de l’interligne a disparu, empêchant le saut de ligne au retour du charriot. Le saut se fait donc manuellement pour l’instant.

Anecdote Time Capsule : Dans la mallette (en ruine) j’ai retrouvé des brouillons en papier carbone de courriers administratifs adressés par un particulier français (parisien exactement, résidant rue de la procession dans le XVème arrondissement) tapés le… 16 septembre 1984. Un des papiers carbone a également servi à la saisie d’un courrier adressé au n° 1 de la rue Bischofstrasse à Cologne (le reste en illisible).

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Je compte bien me lancer dans la réparation et l’entretien, et si tu connais, ami lecteur, des personnes touchant leur bille en réparation de machines à écrire, manifestes-toi !

Un cordial bisou en Elite tapé à la main sur une machine de 1950 : Swag Trouzemille.

Un cordial bisou en Elite tapé à la main sur une machine de 1950 : Swag/10.

* Bon, pour le titre, j’ai pas trouvé d’hommage à la Lettera 22, alors je me suis rabattue sur ce qu’il y a de mieux en la matière.

50 nuances de gris intrinsèque

16 Oct

Eigengrau. C’est le nom de la couleur que discerne l’œil lorsque règne l’obscurité totale. Et c’est de l’allemand. Ce n’est pas Eigenschwarz, mais Eigengrau. Il ne fait donc pas tout noir lorsqu’il n’y a aucune lumière, il fait tout gris. Il ne fait pas #000000, mais il fait #16161D. Tu peux l’appeler auto-gris aussi si tu le souhaites.

Eigengrau Bäbä

« Noir c’est gris »

De multiples questions se posent :

1) de quand date cette découverte ?

2) comment est-il possible qu’un mot allemand ait été choisi pour ce phénomène optique (et soit resté le mot d’usage consacré) ?

3) ai-je le droit de vouer un culte éternel à ce mot (que j’ai déjà rangé à côté de mon autre mot allemand préféré : Eitelkeit) ?

Vous avez 3 heures.

Violence gratuite pour tous

6 Oct

Approchez, approchez ! N’ayez crainte : l’UTLS, il ne faut pas en avoir peur. Derrière cet acronyme se cache une anomalie, une curiosité exotique, une bête de foire qui ne demande qu’à être apprivoisée.

l’UTLS, c’est une initiative :

1. gratuite. Je précise : « gratuite » comme dans « zéro euro ».

2. qui, au lieu de s’arrêter en 2001 comme prévu, fut victime de son succès et perdure donc depuis (à un rythme ralenti par rapport au projet initial. D’une conférence par jour pendant toute l’année 2000 (soit 366 conférences), il est passé au format de « cycles »).

3. dont le fruit est mis à disposition des internautes, gratuitement une fois de plus.

Clique ici si tu veux tout savoir sur l’Université de tous les savoirs !

Du lundi 16 au dimanche 29 septembre s’est donc déroulé le cycle 2013 de l’UTLS, dont le programme placardé dans le métro n’aura pas manqué de mettre la puce à l’oreille des fins limiers que nous sommes.

Le thème : la violence aujourd’hui. Il suffisait pour s’en rendre compte de prêter attention aux 3 « !!! » sur le programme.

Programme : La violence aujourd'hui

Filtre appliqué : effet papier qui a traîné une semaine au fond du sac

L’univers : les couvertures de polars, les scènes de crime, les Esspères, NCIS, tout ça.

Une sale histoire

«Les yeux barrés de noir»

Le lieu du crime : les bancs de l’amphithéâtre Binet de l’université René Descartes

Le modus operandi : c’est la 1ère fois il me semble que l’UTLS communique d’une manière aussi musclée. Ce n’est pas un hasard si, durant les semaines passées, son nom est revenu plusieurs fois dans les conversations. Des témoins ont assuré qu’à la photocopieuse comme au café, on parle des conférences comme d’une potentielle sortie « culturelle » qu’on aimerait se caler sous peu. Et peu importe si ça se termine souvent par « oh non, c’est déjà fini ?! oh dommage, j’aurai trop aimé y alleeeeer ». Mon enquête a conclu que l’effort a fonctionné : encore un coup de la comm’.

Pour les besoins de l’investigation, je me suis donc rendue à l’une des ces conférences. Oui Monsieur, oui Madame !

Le mobile : il faisait pas hyyyper beau ce dimanche là.

Les armes :
– une bonne copine ;
– un bloc-note ;
– un stylo.

Studieuses

Note pour plus tard : penser à ramener une petite bouteille d’eau la prochaine fois. Comment se fait-il qu’on ne trouve pas un seul point d’eau digne de ce nom à l’université René Descartes ? Je suis scandalisée !

Au programme du dimanche 22 septembre : « Juger la violence » et « Violence et humiliation » dont les 63 minutes peuvent être visionnées et téléchargées en cliquant sur le site de l’UTLS.

Les suspects : Paul Valadier (Juger la violence) et Olivier Abel (Violence et humiliation), tous deux philosophes et théologiens.

Gniiiii : je découvre avec joie et précipitation qu’Olivier Abel a partagé l’intégralité de son intervention au format texte. Olivier, si tu m’entends : tu rayonnes à jamais dans mon cœur.

interface de téléchargement de l'UTLS

Mon dévouement ne connaît aucune limite

Les faits : sans rentrer dans les détails, voici les temps forts de chaque conférence :

1/ Si on tente de la définir, la violence est complexe et insaisissable. Elle est ce qui s’oppose à la raison. La refuser c’est retrouver une humanité partagée, qui suppose des valeurs communes. Elle n’épargne aucune institution. On ne doit pas s’appuyer sur les causes pour la justifier. On peut la faire reculer grâce au droit international. Elle exige de rester dans un état de vigilance. En sa présence on ne peut se passer de la prise de position et de la pluralité.

2/ L’humiliation prépare et engendre la violence. Humilier c’est ne pas laisser de contrepouvoir, de moyen à son adversaire de pouvoir se défendre. Elle touche à l’estime de soi et au respect d’autrui.  Elle s’étudie sur la profondeur et l’amplitude. Il serait souhaitable de créer des institutions non humiliantes (suggestion tirée de La société décente d’Avishai Margalit). Elle peut faire partie d’un processus d’intégration dans un groupe. Peut-on punir sans humilier ? L’humilité offrirait une issue à l’humiliation.

La victime : consentante, me plier à cet exercice m’a amusé, diverti et instruit. Ma curiosité est entièrement satisfaite (malgré la soif non étanchée). J’ai été heureuse de partager ce moment avec un groupe d’une 100aine de personnes (moyenne d’âge : 50 ans de plus que ce à quoi je suis habituée). La participation orale des «étudiants» a battu tous les records, on s’arrachait presque le micro. Les gens étaient d’accord, pas d’accord, les questions – comme les réponses – pertinentes et à côté de la plaque.

Note de pied de page, annexe 77 du livre 32 : comprendre la référence au titre de cet article après visionnage de la vidéo ci-dessous.

intertitres.org : texte blanc sur fond noir*

8 Nov

C’était il y a 3 mois environ, intertitres.org entrait dans ma vie sans crier gare. Je n’ai rien vu venir : du noir, du blanc, des phrases qui ne font aucun sens : BOOM ! Intertitres.org unit la froideur graphique minimaliste et la décontextualisation pour le meilleur et pour le pire. Et mon cœur a fait schplouick.

Je m'écroule en moi-même

Vider les mots, ces vecteurs suprêmes de sens, de leur signification, ne plus en faire des messages mais les transformer en instances, voilà un peu se qui se cache derrière intertitres.org.

Il n’y a rien de plus drôle que la décontextualisation, car elle n’a pas besoin de référence ou de culture. Les mots existent par et pour eux mêmes, et créent, en se combinant plus ou moins mal les uns avec les autres, la surprise, le rire, l’incompréhension, l’absurde : une pause bien méritée dans la quête de sens quotidienne qu’est la vie, cette bitch.

Réfléchir avant de fléchir

Il doit y avoir comme un système

Reprenons depuis le début : un intertitre classique au cinéma muet est un texte fixe, traditionnellement en blanc sur fond noir, qui s’insère entre 2 images et vient compléter et donner du sens pile poil là où l’absence de dialogue aurait pu semer la confusion. Ça bouchait un trou de sens quelque part.

Intertitre pour Nosferatu

Nosferatu : «Vous venez de vous blesser… Ce sang précieux !»

Avec intertitres.org, c’est l’inverse qui se produit : ces intertitres ne sont plus là pour lier des événements en leur apportant une signification. Ils arrivent comme un cheveu sur la soupe, semant incompréhension et confusion, telle une parfaite introduction au chaos.

C’est jouissif, surtout quand on est adepte de la danse des mots. J’ai pas pu m’empêcher d’y aller de ma modeste contribution.

Ma contribution : Tes paupières sont à Lourdes

J’ai eu envie d’en savoir plus, sur eux, intertitres.org. Sur Julien et Arthur plus précisément, qui ont accepté de répondre à mes questions dans une interview chic, une interview choc.

Non je déconne, c’est bidon.

Intertitres.org : qui sont-ils ? Quels sont leurs réseaux ? C’est maintenant…

Salut intertitres.org. Qui es-tu ? D’où viens-tu ?
Julien/Arthur : Nous sommes deux futurs jeunes trentenaires parisiens travaillant dans l’internet et les médias.

Idéalement à qui (revue, célébrité des arts graphiques, chien savant) rêveriez-vous de donner une interview ?
Sans hésitation, Tom Tucker.


(Je fais la maligne, mais j’avais absolument aucune idée de qui ils parlaient là)

Comment ça a germé dans vos têtes, une idée pareille ?
C’est parti d’un échange d’e-mail sous cette forme d’intertitre (typo blanche sur fond noir) en  mai 2010. Nous nous connaissons depuis 25 ans et avons donc élaboré ensemble un langage particulier, rempli de phrases à nous et de slogans stupides. Le lien entre le fond et la forme s’est vite fait. Julien s’étant fait les dents sur quelques tumblrs à ce moment, le site fut vite monté et le temps d’un repas chez Yo Sushi (sushi bar au UK, «ndlr») nous avions déjà quelques mois de publications préparées. Le reste est venu au fur et à mesure entre nos propositions personnelles et celles de notre entourage.

Une vraie passion du cinéma muet se cache-t-elle au fond de vos petits cœurs (c’est pas la honte de répondre oui, on pourra fonder un club et regarder Le Cabinet du Docteur Caligari tous ensemble) ?
L’intertitre n’est pas seulement réservé au cinéma muet. De nombreux réalisateurs ont continué à l’utiliser pour délimiter des parties dans leurs films. Woody Allen en fait d’ailleurs souvent usage par exemple dans Hannah et ses sœurs où il cite un poème de E. E. Cummings.
Pour répondre à la question : on a plus été inspiré par un certain cinéma expérimental, même si on aime bien The Artist.

Le Cabinet du Docteur Caligari - «Réveillez-le !!»

Les intertitres faits main dans Le Cabinet du Docteur Caligari – «Réveillez-le !!». Pas grand chose à voir avec l’intertitre classique, n’est-ce pas ? Clique sur la vignette pour les voir en action.

Au fond, pourquoi c’est si drôle, intertitres.org ?
Ce qu’on trouve intéressant, c’est que chaque personne a sa propre interprétation d’un intertitre. Parfois, la source n’est pas drôle du tout, mais sortie de son contexte la phrase devient très drôle. Les gens vont donc aimer un intertitre pour des raisons complètement différentes, ils apportent leur point de vue et se l’approprient.

Pendant Des Chiffres et des Lettres, vous attendiez plutôt Le Mot le plus Long ou Le Compte Est Bon?
On était trop occupé à regarder des films pour regarder Des Chiffres et des Lettres.

La typeface utilisée ressemble à du Century Gothic à laquelle on aurait greffé de nouveaux accents. Pouvez-vous nous donner des détails là-dessus ou est-ce confidentiel  ?
Ce n’est pas du Century Gothic, mais nous n’en dirons pas plus… \o/

intertitre.org inédit exclussif

Ligne du haut : typographie super secrète d’intertitres.org / ligne du bas : Century Gothic. Zoome donc un peu et check le C, le E et le N. Tu l’as ?

Qu’est-ce que le Creative Commons et pourquoi vous avez opté pour lui ? Quels sont les avantages pour intertitres.org ?
Creative Commons veut dire que les gens peuvent utiliser nos images du moment qu’ils ne la déforment pas et qu’ils ne l’utilisent pas de manière commerciale. L’avantage pour nous est d’être repris en illustration dans différents articles et du coup d’avoir plus de visibilité.

Merci de bien vouloir nous révéler le mot qui vous amuse le plus.
Pour ce qui est de nos mots préférés, on aime les mêmes, bien entendu : Bourse, Chapitre, Soulier, Pupitre, Exergue, Drastique, Guêtre.

Lui c'est le héros principal

intertitres.org a lancé sa boutique en ligne (posters & tote bags) : http://www.etsy.com/shop/Intertitres. Clique sur la vignette pour y accéder.

Je leur ai également demandé s’ils savaient déjà les mots qu’ils souhaiteraient faire graver sur leur tombe (vazy ça se fait trop pas), ce à quoi ils ont répondu qu’ils n’avaient pas prévu de mourir pour l’instant = MEILLEURE RÉPONSE DE L’UNIVERS.

Pour finir en beauté avec le thème des intertitres, j’invite le lecteur anglophone a jeter un œil à cette étude complète signée Mark Simonson, où il est question des erreurs typographiques (ponctuation, modification du dessin de lettre, style typographique) dans les intertitres de The Artist. Le snobisme typographique a encore de beaux jours devant lui.

* Une référence artistique s’est une fois de plus glissée dans ce titre. Sauras-tu la retrouver? Si oui, frappe dans tes mains !

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